Art of Change 21 – Vous travaillez sur le thème de l’odorat depuis près de trente ans, à la croisée des disciplines et à travers les continents, qu’est-ce qui vous inspire ?
Sissel Tolaas – Ce qui nous rend humain, ce sont nos émotions. Nous n’utilisons pas suffisamment nos sens ou nos émotions pour comprendre la complexité du monde dans lequel nous vivons. C’est une erreur. Notre monde n’arrive pas à résoudre ses problèmes car il fonctionne à partir de nombres et non des humains. Mon objectif est de rendre les humains plus HUMAINS car, au bout du compte, tout en dépend. Pour le Tate Modern Turbine Hall (la Commission Hyundai, Tania Bruguera), mon Smell Research Lab a permis d’étudier la façon dont une molécule d’odeur pouvait être utilisée pour faire pleurer les gens, et ce sans faire de mal. Les visiteurs entraient dans un espace où ils se mettaient à pleurer. C’était magnifique ! Beaucoup de ceux qui ont vécu cette expérience ont été soulagés et apaisés. L’émotion fait progresser l’humanité bien plus que les données quantifiées. Cela fait 25 ans que le GIEC a annoncé qu’un réchauffement climatique de +2 à + 5°C était en cours et a publié d’importants rapports chiffrés, mais toujours aucune action pour faire face à ce scénario !
À travers et avec l’odorat, il est également possible de communiquer et de comprendre le monde d’une manière différente. En recevant un message par le nez, vous vous engagez immédiatement, interagissez, ressentez et n’oubliez jamais. Ce que l’odorat permet aussi avec succès, c’est de redonner au sérieux de la joie et de l’enjouement. Il est urgent de changer la rhétorique; ici, les sens sont la réponse.

AOC21 – Vous avez ressuscité l’odeur de fleurs qui ont disparu. J’ai découvert votre installation Resurrecting the Sublime à l’excellente exposition La Fabrique du Vivant au Centre Pompidou à Paris.
S.T. – Oui, c’est un travail collaboratif qui regroupe des recherches scientifiques de pointe et une installation immersive de Christina Agapakis, de la société de biotechnologie Ginkgo Bioworks basée à Boston, de l’artiste Alexandra Daisy Ginsberg et de moi-même.
Nous sommes parties de minuscules quantités d’ADN extraites de spécimens de trois fleurs stockées à la Harvard University Herbaria ! Les fleurs ont disparu au XIXe siècle : Hibiscadelphus wilderianus de l’île de Maui à Hawaï, Leucadendron grandiflorum du Cap en Afrique du Sud et Orbexilum stipulatum du Kentucky.
Resurrecting the Sublime est un projet très complexe qui parcourt le monde sous diverses formes. Une version XXL sera présentée à la Biennale d’architecture de Venise de l’année prochaine.
Je travaille actuellement sur un projet similaire sur l’île de Spitzberg (archipel du Svalbard) impliquant des plantes gelées et des graines qui font surface à mesure que le pergélisol dégèle à cause du réchauffement climatique. Avec aussi le risque de découvrir un virus endormi !

AOC21 – En parlant de virus, certains effets du coronavirus sont justement la perte de goût et d’odorat !
S.T. – Oui, ce virus nous prive d’une partie de nos plaisirs, de nos souvenirs, de nos émotions, des éléments essentiels liés à la vie. Nous devons renégocier le monde et voir cela comme une chance de repenser le sens de la vie et ce que cela signifie d’être vivant. Les effets du coronavirus sont aussi bien mentaux que physiques, en ce sens qu’il menace de s’attaquer au plus essentiel des droits de l’homme : le droit de respirer. L’air que nous respirons reçoit enfin l’attention qu’il mérite !
J’ai passé beaucoup de temps à sentir le monde, maintenant, j’ai le temps de me sentir moi. J’essaie de détecter des molécules / composés chimiques odorants inconnus émis par divers microbes que mon corps héberge. Les bactéries et les virus existent depuis plus longtemps que les humains et ils jouent un rôle important dans l’écosystème. Les composés chimiques sont utilisés pour la communication par toutes les espèces, y compris les bactéries et les virus. L’invisible « parle ».
Il est maintenant temps d’accepter que nous ne sommes pas seuls et que dans et à l’extérieur de notre corps, il existe de multiples organismes vivants avec lesquels nous devons apprendre à coexister – une sorte d’espèce réinitialisée. Il y a tellement de choses à comprendre sur ce qui se passe, tant de leçons à tirer. C’est notre déconnexion émotionnelle avec les êtres vivants qui favorise l’émergence de zoonoses, comme ce coronavirus déclenché par l’exploitation d’espèces sauvages.

AOC21 – Vous avez travaillé sur des odeurs les plus inattendues, telles que la Première Guerre mondiale, la peur, les bactéries, la ségrégation, la forêt amazonienne, les villes, les excréments, les océans, les inégalités, les sans-abris, la tristesse… Quel est votre secret technique pour les déchiffrer et les reproduire avec succès ?
S.T. – Cela nécessite une chimie assez complexe. J’ai eu la chance de recevoir un grand soutien d’International Flavors and Fragrances (IFF Inc), ce qui m’a permis de travailler avec ses différents départements, comme la R&D. Cela m’a donné accès à des outils incroyables, comme le Head Space, qui permet d’analyser in situ la composition de n’importe quelle odeur. L’aspect technique est impressionnant et me fascine. Cela me permet par exemple de capturer littéralement une nanoseconde d’odeur !
Chacun de mes échantillons et enregistrements d’odeurs a une base de données de molécules qui est ajoutée en continu à des archives. Les différents thèmes de ces archives sont l’odeur des villes (City SmellScape), du corps (Body SmellScape), de l’océan (Ocean SmellScape), de la nature (Nature/Biodiversity SmellScape) et de l’espace (Space SmellScape). Une fois l’odeur capturée, analysée et reproduite, à quoi sert-elle ? En sortant les odeurs de leur contexte, je me focalise sur l’odeur seule, je supprime tout ce qui peut indiquer sa source, d’une certaine façon, cela permet une approche plus démocratique. L’odeur de la ville sur la rive opposée sert-elle à maintenir les frontières ou, au contraire, à donner envie aux gens de les traverser ? L’odorat est un moyen : ce qui compte, c’est le but ; le mien est la tolérance.

AOC21 – Vous avez fait une intervention pour Balenciaga qui a marqué le secteur de la mode, racontez-nous.
S.T. – L’année dernière, le directeur artistique de Balanciaga, Demna Gvasalia, a réalisé une collection et un spectacle, en utilisant le Parlement européen comme métaphore, dans une approche conçue pour secouer et responsabiliser la mode. Consommer, c’est voter. Quel monde avons-nous élu ? Un monde dominé par la loi du marché. C’est l’odeur de cette loi qu’il m’a été demandé d’enquêter. Le résultat de ma recherche olfactive a conduit à diverses odeurs telles que du désinfectant, du sang, de l’argent et du pétrole ! Une expérience puissante et inoubliable ! La mission a été accomplie ; les gens se souviennent encore de l’expérience et en parlent. Après la COP25 à Madrid, les gens parlaient-ils encore du climat ?

AOC21 – Vous êtes un peu comme une sorcière de l’anthropocène qui lance des sorts au profit de l’humanité, non ?
S.T. – Je veux embellir ce que c’est d’être humain, tant qu’il existera. Nous sommes équipés d’interfaces étonnantes appelées les sens. Les utiliser pour comprendre les problèmes du monde est vital. Utiliser correctement les sens, non seulement pour restaurer la joie et ainsi contribuer à changer notre rhétorique, mais aussi pour nourrir nos émotions. C’est un moteur de changement beaucoup plus puissant que la peur.
Je vais bientôt installer une salle de pets, au Musée canadien des civilisations à Ottawa où, cette fois, au lieu de pleurer ensemble, les gens vont rire ensemble, et qui sait… peut-être s’accepteront mieux !
Nous avons besoin de plus de tolérance, d’optimisme et d’attitudes positives pour comprendre la gravité de ce à quoi nous sommes confrontés : nouveaux défis, nouvelles méthodes, nouvelles méthodologies, nouveaux outils…. Le NEZ est le mot clé ici.

Photo: Courtesy of the artist

Plus d’informations sur Sissel Tolaas, ici
Instagram : @sssl_berlin

Conversation avec Alice Audouin, Juin 2020.

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