L’artiste française Marguerite Humeau (née en 1986 en France, basée à Londres) a développé un ensemble d’œuvres singulières qui oscille entre la profondeur du temps et des projections spéculatives dans le futur ramenés au temps présent, entre mondes disparus et ceux encore en formation. Des sites tels que des grottes, des déserts, des forêts et des paysages post-industriels deviennent des lieux de transformation — des espaces où les identités deviennent moins perceptibles, les hiérarchies se dissolvent et d’autres modes d’existence prennent form, permettant à la possibilité du sublime d’émerger au sein d’un contexte de changement radical.

À l’occasion de son exposition Scintille chez White Cube New York, nous avons échangé avec Marguerite Humeau sur l’obscurité et la notion de temps profond, la clairvoyance et la géomancie, les infrastructures sacrées, ainsi que la possibilité pour les œuvres d’art d’agir comme agents actifs et monuments silencieux évoluant à travers les siècles.

 

Vos premières œuvres évoquent souvent le temps géologique profond et des formes de vie anciennes. Dans votre exposition actuelle « Scintille » chez White Cube New York, la grotte — symbole de la préhistoire — réapparaît, aux côtés de la chauve-souris, une créature souvent associée à des imaginaires archaïques ou préhistoriques. Considérez-vous votre pratique comme la création d’une interface entre le présent et le temps profond ?

Dans le contexte de Scintille, je me suis profondément intéressée à l’expérience de la noirceur. Il y a un an, j’ai passé du temps à Raja Ampat, un archipel situé au large de la pointe nord-ouest de la péninsule de Bird’s Head en Papouasie occidentale, où un guide local nous a conduits à une grotte accessible uniquement en bateau, surgissant directement d’une rivière. Ce fut une expérience extraordinaire, une véritable rencontre avec le sublime. À l’intérieur, il faisait complètement noir. Les stalagmites et les stalactites s’y sont formées sur des milliers d’années, écosystèmes évoluant sans jamais rencontrer la lumière du jour. C’était comme voyager dans un passé lointain, mais cela aurait tout aussi bien pu être un futur très éloigné. En même temps, l’expérience était intensément physique, m’ancrant dans le présent. C’est cette expérience physique unique qui m’a donné l’idée de l’exposition. J’ai commencé à relier cette sensation d’être dans l’obscurité à la dimension plus émotionnelle de notre époque incertaine. J’ai observé de près les formes de vie présentes dans la grotte et les ai associées à des états émotionnels susceptibles d’émerger de l’obscurité.

Dans l’exposition, rien n’existe comme une entité isolée, tout se relie. Les chauves-souris, par exemple, vivent en colonies, incarnant des systèmes de soin mutuel, nourrissant non seulement leurs propres petits mais aussi ceux des autres. Les stalagmites, elles aussi, sont des accumulations de milliers de gouttes d’eau, des monuments construits lentement par la relation et la répétition. Cela m’a amenée à penser qu’en période d’obscurité, ce ne sont peut-être pas les gestes grandioses qui comptent. Peut-être s’agit-il plutôt de petits actes de soin, continus, qui, avec le temps, deviennent leur propre forme monumentale : doux, presque imperceptibles au début, comme une eau qui semble immobile, mais qui se cristallise peu à peu en structures immenses.

 

Marguerite Humeau ‘scintille’, White Cube NY 2026 © Marguerite Humeau © White Cube (Frankie Tyska)

 

Il est intéressant que vous évoquiez la notion autour du monumental et de longues temporalités, tout en intégrant des récits d’autres types. Diriez-vous que ces zones d’intérêt vous ont conduite vers une approche plus ‘monumentale’ dans votre travail ? Je pense notamment à Orisons.

De nombreuses façons tout mon travail consiste à réactiver des êtres disparus, imaginer des mondes qui n’existent pas encore ou explorer des présents parallèles. Ma pratique engage constamment des déplacements à travers le temps et l’espace : entre le temps profond et des futurs lointains, entre les profondeurs de la terre et le cosmos.

Mon projet Surface Horizon, présenté à l’occasion de ‘Lafayette Anticipations’ à Paris, a commencé comme une exploration du visage de la clairvoyante. À une époque où l’humanité fait face à des défis profonds, je me suis intéressée à l’idée que certaines personnes puissent posséder des sensibilités particulières ou des formes de perception que d’autres n’ont pas. Ce sont peut-être ces voix que nous devrions écouter, celles qui peuvent nous aider à imaginer d’autres manières de vivre.Pour moi, ce fut un moment charnière, car il ne s’agissait plus de représenter un autre temps ou un autre lieu, mais de se concentrer sur ce que j’appelle des « instruments divinatoires » : des entités capables de nous connecter à d’autres espaces et temporalités. En parallèle, je menais des recherches approfondies sur les mauvaises herbes, dont je trouve les capacités remarquables. Certaines plantes, par exemple, ne poussent que dans des sols déjà endommagés ; elles signalent un déséquilibre, la présence de certains produits chimiques ou même le début d’une désertification. En ce sens, elles agissent comme des indicateurs de ce qui est à venir. J’ai commencé à les considérer comme des oracles, ou des formes de clairvoyance. C’est ainsi qu’est née l’idée de portails : des entités incarnant ces connexions à travers le temps et l’espace.

Cette réflexion m’a menée à Orisons. J’ai commencé à imaginer que certains lieux sur terre pourraient fonctionner comme des portails reliant différents temps et espaces. Je pensais à des sites comme Stonehenge et d’autres cercles sacrés, ce qui m’a finalement conduite à m’intéresser aux cercles de culture.

À cette époque, je lisais des travaux sur la vallée de San Luis, dans le Colorado, une région déjà fortement touchée par le changement climatique. En 2020, il m’est apparu de plus en plus clairement que certains paysages vivent ces transformations de manière très tangible. Je me suis intéressée à l’idée que cette terre puisse elle-même agir comme un portail vers un monde à venir. J’ai commencé à établir un parallèle entre les formes circulaires créées par l’agriculture intensive et les anciens cercles sacrés. Cela m’a amenée à me demander si les infrastructures post-industrielles pourraient un jour être perçues comme des ruines ou comme les « architectures sacrées » de notre époque. De là est née l’envie de transformer un site d’extraction en un lieu de révérence.

 


“Orisons” by Marguerite Humeau, 2023. Photo: Julia Andréone & Florine Bonaventure. Courtesy of the artist and Black Cube Nomadic Art Museum.


Pouvez vous nous en dire plus sur votre travail avec Clairvoyants ? 

Pour ce projet, j’ai travaillé avec un groupe très spécifique de clairvoyants appelés géomanciens, qui se concentrent sur la lecture des paysages. Ils décrivaient la terre comme un corps, identifiant des points de tension et partageant des visions — fragments du passé mais aussi futurs possibles. L’un d’eux évoquait la présence d’une femme morte au XIXe siècle dans le coin nord-ouest du site, comme si son esprit y était encore lié. On m’a suggéré que l’œuvre pourrait peut-être aider à libérer cette présence.

Les géomanciens m’ont encouragée à considérer les instruments de musique activés par le vent, que j’imaginais comme des aiguilles d’acupuncture, pour les placer très précisément en certains points du paysage afin d’activer ou de rééquilibrer certaines énergies.

Pour moi, cela a marqué un tournant important. Je me suis de plus en plus intéressée aux œuvres comme agents actifs plutôt qu’objets passifs destinés à être regardés. Je ne suis pas attirée par la création d’œuvres qui fonctionnent uniquement comme des formes visuelles.

À travers mes recherches sur les plantes, par exemple, j’ai été fascinée par les élixirs : des substances que l’on ingère et qui nous transforment de l’intérieur. J’ai commencé à imaginer les œuvres de manière similaire : des pièces qui opèrent intérieurement, qui modifient quelque chose de subtil mais réel. En ce sens, cela rejoint la figure de la clairvoyante dans Surface Horizon, à ‘Lafayette Anticipations’ où l’œuvre agissait également comme une activation perceptive plutôt qu’un objet statique. Dans Surface Horizon, une présence humaine clairvoyante guidait les visiteurs au fil des paysages en posant des questions telles que : «qu’est-ce qui sommeille en vous ?», «qu’est-ce qui revient ?». Quelques personnes se mettaient à pleurer, transformées de l’intérieur par l’expérience.

 


Marguerite Humeau The Oracles of the Desert (detail) 2021 Courtesy the Artist, C L E A R I N G New York/Brussels Image Credit: Julia Andréone

 

Nous aimerions en savoir plus sur votre prochain projet avec Kistefos, prévu pour septembre 2026. Peut-on le voir comme une continuation de Orisons ou comme quelque chose de totalement différent ?

Il prolonge la réflexion amorcée avec Orisons. J’ai été invitée par Kistefos avant même l’ouverture d’Orisons, alors que je développais ce projet depuis trois ans. Il se déroule en Norvège, dans une forêt d’épicéas initialement plantée pour la production de papier. Le musée lui-même est une ancienne usine de papier.

Dans mes recherches, je me suis intéressée à ce site comme à un paysage façonné par l’extraction, et à la manière dont il pourrait approfondir mon exploration de la transformation des sites d’extraction en lieux sources d’inspiration et de respect. En même temps, une autre question m’a traversée : que signifie réellement créer une œuvre in situ ? À Kistefos, je pousse cette idée à un degré radical. La forme, le récit et même l’évolution de l’œuvre émergent directement du site lui-même. C’était essentiel pour moi. Je l’imagine comme une œuvre pouvant se déployer sur des siècles, voire des millénaires. Elle existe à l’échelle de la forêt, sans limites claires, incontrôlée et non scénarisée.

 

“Orisons” by Marguerite Humeau, 2023. Photo: Julia Andréone & Florine Bonaventure. Courtesy of the artist and Black Cube Nomadic Art Museum.

 

Votre travail engage d’autres espèces — animaux, plantes, voire micro-organismes. Cherchez-vous à les représenter ou à nous aider à voir le monde depuis leur perspective ?

Pour moi, ces espèces sont comme des compagnons ou des guides. Aujourd’hui, on parle beaucoup de l’urgence climatique, mais si l’on observe des espèces comme les termites, c’est fascinant : elles existent depuis des millions d’années et ont survécu à d’innombrables changements climatiques extrêmes. C’est pour cela que j’ai commencé à les étudier. Elles savent sans doute des choses que nous ignorons, et leurs modes d’adaptation sont extrêmement pertinents. Mon travail consiste à essayer de comprendre qui elles sont, comment elles fonctionnent et ce que nous pouvons apprendre d’elles.

Il en va de même pour les plantes, que je considère comme des guides. Cette idée de «guides» m’est venue en travaillant sur Surface Horizon à ‘Lafayette Anticipations’, en étudiant la ‘Doctrine des signatures’, un savoir ancien lié aux plantes. Elle s’intéresse à la forme, la couleur ou le cycle de vie des plantes pour aider les humains à comprendre comment entrer en relation avec elles. Par exemple, la pulmonaire, dont la feuille ressemble à un poumon, émaillé de points blancs comme infections, était traditionnellement utilisée pour soigner les maladies pulmonaires. Cependant la doctrine n’est pas un dictionnaire des plantes. Il s’agit plutôt d’un décodeur, donnant des outils permettant l’interprétation de chacune des plantes qui poussé depuis toujours. J’ai exploré cela de façon intensive avec un de ses spécialistes, Julia Graves. Elle m’a fortement impactée parce que le regarder le monde naturel de cette façon vous incite à penser que les plantes peuvent nous guider, puisqu’elles savent des choses que nous ignorons. Et puisque nous pouvons les ingérer, cela peut littéralement vous changer de l’intérieur, devenant part de notre substance personnelle. C’est alors que j’ai commencé à penser les plantes comme des guides.


Plus tôt, vous évoquiez l’idée de lieux « sacrés », même ceux fortement altérés par l’activité humaine. Pouvez-vous expliquer pourquoi vous les dénommez comme sacrés ?

Je ne sais pas si ces lieux sont sacrés par essence, mais je m’intéresse à la manière dont nous pourrions les transformer en espaces sacrés. Ils se rapprochent peut-être davantage de l’idée du sublime, un concept que j’ai exploré dans de nombreuses oeuvres : la juxtaposition d’émerveillement et d’effroi. Nombre de mes premières oeuvres se confrontaient avec le concept d’une «horreur lumineuse». Les sites d’extraction peuvent porter une forme d’horreur, mais en leur donnant de la substance et en les transformant, ils peuvent devenir des lieux où on peut expérimenter le sublime.
Quand je travaille avec des personnes clairvoyantes ou des géomancies, j’ai expérimenté l’idée d’un «printemps caché», un printemps souterrain qui n’a jamais vu la lumière du jour. De nombreux anciens sites sacrés sont bâtis au dessus de ces eaux cachées.

Je travaille aussi sur un silo dans le Missouri, un autre site d’extraction et il y a un énorme printemps caché sous le sol. C’est peut-être une coïncidence mais sa présence semble faire sens. Le Silo lui-même, grand et imposant, a en lui un statut du niveau d’une cathédrale. J’explore la connexion en fait un lieu sacré.

Ces infrastructures ne sont plus utilisées pour leur utilisation d’origine, ce qui me mène à penser comment les lieux monumentaux érigés par les humains détiennent en eux et changent le process mémoriel à l’échelle d’une ville : des mémoires trop pesantes pour l’homme à lui seul. Peut-être quelques sites post industriels peuvent produire cet effet. Dans ce sens un lieu peut être ressenti comme sacré parce qu’il connecte avec quelque chose de sublime. Comme Orisons dans le désert, l’oeuvre état un cercle, mais aussi dans une vallée avec une vaste ouverture sur le ciel et de très sombres nuits. Dans ce contexte, cela prenait un sens qu’un cercle post industriel pouvait devenir un espace sacré. C’était déjà un lieu qui s’approchait du sublime, avec la juxtaposition d’un paysage d’une beauté absolue et ses vastes histoires complexes. Dans d’autres contextes, transformer la fonction d’une structure peut de façon similaire permettre une expérience du sublime.

 


“Orisons” by Marguerite Humeau, 2023. Photo: Julia Andréone & Florine Bonaventure. Courtesy of the artist and Black Cube Nomadic Art Museum.

 

Diriez-vous qu’une partie de votre rôle en tant qu’artiste consiste à explorer des transformations, des évolutions et de changements similaires ?

Oui. Les artistes peuvent en un sens être vus comme des capteurs hypersensibles du monde extérieur, comme des récepteurs ou des capteurs – ou, si on imagine l’humanité comme un seul organisme – les artistes en seraient l’extrémité sensible. Ils perçoivent des choses avant qu’elles ne se produisent, nous aidant à prendre conscience de transformations subtiles encore invisibles du monde.

Interviewe réalisée par Patricia Friedrich, Alice Audouin et Eloi Salmon.
Journal Art of Change 21, Février 2026